se connecter

Editorial de la conférence "Qu'est-ce qu'on mange?"

L’actualité vient de nous le rappeler, terriblement : le monde n’en a pas fini avec la faim, ce fléau le plus ancien de l’aventure humaine. Egypte, Maroc, Indonésie, Cameroun, Mexique, Bolivie... sur tous les continents ressurgissent des émeutes alimentaires, qui arment les hommes et embrasent les sociétés. L’histoire s’est emballée, sous nos yeux : hausse brutale du cours des matières premières, envolée du prix des denrées alimentaires, affolement des marchés mondiaux. Le riz, cette denrée de base pour la moitié de la population mondiale, ce fondement de civilisations millénaires, est au coeur de la tourmente : son cours a augmenté de 54% depuis janvier et les grands pays producteurs restreignent peu à peu leurs exportations. Aujourd’hui, pour les trois milliards d’hommes qui vivent avec moins de deux dollars par jour, le spectre du manque vient cruellement assombrir l’horizon.

Sous d’autres cieux, les nôtres, la faim s’est éloignée depuis longtemps, les pénuries ont disparu et la sécurité alimentaire semble assurée pour chacun. Pourtant, paradoxalement, l’horizon s’y est également brouillé sous le coup de peurs nouvelles. L’irruption récente de pandémies animales menaçantes pour l’homme a fait de l’alimentation, ce geste apparemment simple et quotidien, l’objet de toutes les méfiances. Crise de la « vache folle », grippe aviaire, mise en cause du saumon d’élevage ont révélé soudain que se nourrir pouvait mettre en péril la santé humaine. La sécurité sanitaire des aliments est ainsi devenue la grande question de nos sociétés développées. Dans le même temps, nos régimes alimentaires, si riches en viande et en sucres, plus pauvres en fruits et légumes, ont montré tous leurs risques : maladies cardiovasculaires, obésité en progrès, y compris chez les plus jeunes, nous prouvent, malheureusement, qu’il ne suffit pas de manger pour vivre bien. L’équilibre nutritionnel a ainsi pris place au rang de nos inquiétudes majeures et, finalement, se nourrir n’a peut-être jamais semblé aussi complexe dans nos sociétés d’abondance.

Aujourd’hui, où que nous vivions, la grande question posée par le siècle commençant est donc bien celle-ci : comment nourrir l’humanité, bien et durablement ? Et où que nous vivions cette question se pose en des termes cruciaux car, nous le savons désormais, nous ne pouvons plus produire comme nous l’avons longtemps fait : dans l’insouciance des limites du monde, dans l’oubli du réchauffement climatique et de l’épuisement de nos ressources. Nous sommes tous concernés et nous ne pouvons plus l’ignorer. La hausse des prix qui frappe si violemment les pays en développement n’épargne aucune population et le monde riche lui-même n’ignore plus, phénomène nouveau, la malnutrition : enfants qui ne fréquentent plus les cantines scolaires dans les quartiers les plus pauvres, adultes obligés de recevoir une aide alimentaire, alimentation insuffisante chez les plus démunis, tous les habitants des pays les plus riches n’ont pas les moyens de se nourrir. Les conséquences environnementales de l’activité humaine ont également des conséquences sociales.

Manger à sa faim au sud, manger mieux au nord, la réponse à ces enjeux paradoxaux du siècle passera donc nécessairement par l’invention de nouvelles pratiques capables de préserver l’avenir de la planète. L’enjeu est de taille car ce que le monde choisit de produire, où que nous soyons, c’est ce que nous mangeons.

C’est pourquoi, à l’heure des plus grandes inquiétudes, il nous faut renouer le fil rompu entre les sociétés et ceux qui produisent pour les nourrir. La méfiance a grandi entre deux mondes qui souvent, et sans doute de plus en plus, se connaissent mal et se parlent peu. Le monde agricole a changé, il répond de mieux en mieux aux attentes nouvelles des opinions : cela, je le sais puisque je le connais et dialogue avec lui. En revanche, nos sociétés le savent moins et les peurs s’entretiennent. C’est pourquoi il faut ouvrir le débat, laisser se dire les inquiétudes et les questions, entendre celle qui, trop longtemps, s’est trouvée écartée du débat agricole : la société.

Là est le sens profond de cette conférence : construire l’échange, tisser un dialogue inédit,donner toute sa place à la parole publique pour que l’agriculture revienne, sereinement, au coeur de notre monde.

Michel Barnier
ministre de l’agriculture et de la pêche

 
Parlons agriculture