Mon alimentation, les agricultures de France et du reste du monde : Les entreprises agroalimentaires françaises et le consommateur : les premières répondent-elles aux attentes du second ?

Article

(tiré de Persillet V., mai 2007, Entreprises et filières agroalimentaires face à de nouveaux enjeux, http://www.inra.fr/internet/Departements/ESR/comprendre/js/filieres_agro.php)

 

En France, les 11 000 entreprises des « industries agroalimentaires » (IAA) contribuent pour 2 % au Produit Intérieur Brut (PIB). Elles emploient 425 000 personnes, dont 92 % relèvent d’entreprises ayant plus de 20 salariés. Deuxième employeur industriel français, les IAA occupent le troisième rang des exportateurs de produits agricoles et agroalimentaires et le premier rang des exportateurs de produits transformés. Dans un contexte fortement concurrentiel, y compris à l’échelle internationale, les stratégies d’entreprises sont influencées par l’ouverture progressive des marchés, par les règles commerciales (accords régionaux, bilatéraux ou multilatéraux) et par les exigences renouvelées des citoyens (environnement) et des consommateurs (sécurité alimentaire, qualité de l’alimentation?). Confrontées aux spécificités de leurs fournisseurs et aux attentes de leurs clients, les IAA doivent également faire face à des enjeux en matière d’emplois (en lien avec les attentes des politiques publiques), d’innovations technologiques (investissement dans la recherche et le développement) et de croissance économique à long terme.

 

Ce billet présente les cinq défis principaux auxquels doivent faire face les IAA françaises.

 

Positionnement des IAA françaises aux niveaux européen et international

 

En France, 18% du chiffre d’affaires des IAA est réalisé à l’exportation. Le marché intra-communautaire constitue un enjeu stratégique dans la mesure où il est à l’origine de 80% des flux commerciaux. Du fait de son potentiel agricole élevé et de l’ampleur de ses superficies, la France est excédentaire dans de nombreuses productions agricoles (blé, maïs grain, sucre, viande bovine, produits laitiers, volailles, vins, etc.). Le principe de la préférence communautaire (application de droits de douanes aux frontières européennes) et celui de l’unicité des marchés (pas de droits de douane entre États membres européens) sont à l’origine de cette situation. De manière prospective, la stabilisation relative de la population européenne (notamment en Allemagne) et le plafonnement observé de la consommation individuelle pour de nombreux produits alimentaires conduisent à une stabilisation progressive de la croissance du marché d’exportations vers les partenaires historiques de l’Union européenne (UE).

 

La situation est cependant différente pour les douze nouveaux États, entrés dans l’UE depuis le 1er mai 2004. Cet élargissement offre potentiellement de nouvelles opportunités commerciales aux entreprises françaises, qui sont pour le moment encore assez peu orientées sur ces zones, contrairement à d’autres pays partenaires géographiquement plus proches. Ces opportunités devraient être d’autant plus grandes que le niveau individuel de consommation y est encore faible, principalement pour des produits alimentaires tels que les produits laitiers et la viande bovine. L’essor attendu en matière de consommation alimentaire dépendra, pour une large part, du niveau de croissance économique et donc du pouvoir d’achat des consommateurs. À ce stade et compte tenu du niveau plutôt faible de PIB par habitant, la part du budget des ménages consacrée à l’alimentation est, en moyenne, près de deux fois supérieure à la situation française (avec des différences intra zones importantes). Cette situation conduit aussi à considérer que ces pays sont encore très sensibles au niveau des prix alimentaires pratiqués et à leurs variations dans le temps.

 

En France, l’évolution future des volumes de production agricole dépendra pour l’essentiel de la capacité des IAA à exporter sur les marchés tiers, singulièrement ceux où une croissance forte de la population est attendue d’ici 2050 (+ 3 milliards d’habitants de plus sur la planète dont une grande partie en Asie et en Afrique). Cette capacité concurrentielle des IAA françaises sur les marchés à l’exportation sera influencée par trois éléments essentiels : le coût de production des matières premières agricoles ; la capacité de différenciation des produits (innovations) et les règles sanitaires et autres normes qui participent de la régulation des marchés. Les règles multilatérales de l’organisation mondiale du commerce (OMC) ont en effet un impact non négligeable sur les dynamiques commerciales entre pays, dans la mesure où elles interagissent avec le mode d’intervention des pouvoirs publics dans le secteur agroalimentaire. Ainsi, la suppression attendue des restitutions aux exportations, même si le cycle de Doha est actuellement en situation de blocage, devrait fragiliser les IAA dont les exportations s’opèrent avec le concours de fonds publics. En France, les restitutions aux exportations représentent 4% de l’ensemble des concours publics à l’agriculture, soit un montant total de 540 millions d’euros qui relève pour près des trois quarts des secteurs du sucre et du lait. La baisse des prix garantis au sein de l’UE (surtout en céréales) a conduit à une division par six du montant total des restitutions au cours des quinze dernières années.

 

Si la question des restitutions aux exportations est importante pour certaines catégories d’IAA françaises exportatrices, celle de l’accès au marché communautaire des produits agricoles pour les pays tiers est cruciale. En effet, l’application de droits de douane aux frontières de l’UE représente, pour certains produits domestiques comme la viande bovine, un enjeu très important pour la protection des productions de l’UE et notamment pour la France où les coûts de production sont plus élevés que dans plusieurs pays tiers non communautaires. En fonction des résultats de la négociation multilatérale sur l’intensité de la baisse des droits de douane et sur l’ouverture de contingents d’importations, les IAA s’inscriront dans un contexte plus ou moins concurrentiel. Sur cette question délicate de l’accès au marché, la France est dans une position plus défensive que d’autres pays partenaires de l’UE (comme le Royaume-Uni), où la situation de déficit est susceptible de stimuler un intérêt économique pour des produits importés à bas prix. En d’autres termes, tous les États membres de l’UE n’ont pas le même attachement à la notion de préférence communautaire.

 

La satisfaction du consommateur

 

L’alimentation s’inscrit dans un système complexe qui évolue principalement en fonction des préférences du consommateur, préférences exprimées en termes de plaisir gustatif ou visuel, de santé, de prix, de bien-être animal ou de respect de l’environnement. Ses différentes attentes/exigences doivent en permanence être appréhendées par les industriels au risque de perdre des parts de marché. Après les nombreuses crises qui ont affecté le secteur agroalimentaire, la réglementation européenne relative à la sécurité sanitaire de l’alimentation humaine et animale a été renforcée afin d’obtenir un niveau élevé de protection du consommateur (fournir des produits alimentaires sans risque pour la santé humaine) tout en tenant compte des enjeux économiques et culturels de chaque pays. Les IAA, comme tous les acteurs de la chaîne alimentaire (approvisionnement, conditionnement, transformation, conservation, distribution, etc.), sont au premier plan des dispositions prévues en matière d’hygiène et de traçabilité des produits. Tout en dégageant les profits nécessaires à son activité économique, chaque professionnel est responsable des produits qu’il met en marché.

 

En complément des mesures prises en faveur d’une amélioration de la sécurité sanitaire, le dispositif public actuel met l’accent sur la qualité nutritionnelle des produits. Cela passe par des réglementations (allégations nutritionnelles, adjonction de substances, étiquetage nutritionnel?) et par des outils de prévention (tel que le Programme National Nutrition Santé – PNNS - créé en 2001, qui a été reconduit pour la période 2006-2010) ou d’observation (le baromètre « santé nutrition » réalisé en 2002 par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé).

 

L’ancien dispositif relatif aux « signes officiels de qualité » a également été renforcé en janvier 2007. Les labels officiels (Label rouge, Appellation d’origine contrôlée?) sont désormais regroupés en signes d’identification de la qualité et de l’origine des produits (SIQO) et gérés par un seul organisme : l’Institut national de l’origine et de la qualité (anciennement Institut national des appellations d’origine). Ces SIQO correspondent à une « garantie » et une meilleure « visibilité » du système productif (homogénéisation et signalement de la qualité) pour les consommateurs. Pour les IAA, ils constituent une opportunité de conforter ou d’accroître leurs positions sur des produits spécifiques en terme de mode de production, d’origine géographique ou de qualité nutritionnelle.

 

L’innovation

 

Le marché (consommateurs, distributeurs, etc.) joue un rôle essentiel dans le processus d’innovation. Le taux d’innovation des IAA peut être mesuré en déterminant la part du chiffre d’affaires consacrée à des activités de recherche au sens large (création d’un nouveau produit ; perfectionnement du procédé de fabrication ; amélioration de la méthode de vente ; recherche de nouveaux découchés?). Ce taux d’innovation est plus élevé dans certains secteurs où les exigences du consommateur sont grandes (boissons rafraîchissantes, préparations à base de fruits et légumes, desserts lactés, ?) que dans d’autres (aliments pour animaux, viande bovine, ?). Néanmoins, le taux d’innovation dans les IAA est moindre que celui observé dans d’autres secteurs industriels tels que les produits électroniques ou les cosmétiques.

 

L’innovation et la recherche sont plutôt le fait des grandes entreprises : 76 % des plus de 250 salariés innovent contre 25 % pour celles qui ont entre 10 et 20 salariés (Enquête innovation de 2004). La recherche s’effectue en partenariat avec de nombreux organismes publics ou privés comme le réseau des centres ACTIA (Association de coordination technique pour l'industrie alimentaire). Ces programmes de recherches sont en lien direct avec les activités des IAA mais également avec l’amont agricole. Étant donné le risque d’échec dans la conception ou le lancement d’un nouveau produit, les IAA privilégient la modification, la transposition ou l’amélioration des produits et des procédés existants : améliorer la conservation des aliments, leur qualité bactériologique, en faciliter l’usage, les rendre prêts à la consommation, etc. Elles répondent également aux attentes spécifiques de la part des consommateurs en termes de produits biologiques, allégés, enrichis en vitamines ou encore à base d’ingrédients non génétiquement modifiés. Si les innovations n’apparaissent pas nécessairement comme telles aux yeux des consommateurs, elles sont pourtant souvent réelles et, à moyen terme, essentielles au maintien des parts de marché. La vente d’un produit innovant ou d’une qualité spécifique traduit une stratégie dite de « différenciation » du produit.

 

Entre producteurs et distributeurs

 

Près de 70 % des ventes de produits alimentaires vendus aux consommateurs sont le fait des grandes et moyennes surfaces : supermarchés et hypermarchés. Ces dernières ont un pouvoir de négociation très important vis-à-vis des IAA. Il se reflète au niveau de la fixation du prix des produits, de la définition de leur place dans les linéaires et de l’élaboration de la stratégie commerciale du distributeur (marque de distributeur). Responsables, en outre, des produits qu’ils mettent en marché, les distributeurs ont progressivement mis en place des référentiels privés qui s’ajoutent à la réglementation publique. Ceux-ci sont de plus en plus contraignants pour les IAA, leurs fournisseurs et les producteurs. Tout en satisfaisant les exigences de la grande distribution, les industriels de leur côté cherchent un rééquilibrage des forces en atteignant une taille suffisante et propice à la négociation : concentration par l’intégration de la filière, élargissement de l’activité principale, etc.. Les IAA cherchent également à se rapprocher du consommateur via les magasins de petite taille où la concurrence est moindre avec les marques de distributeurs.

 

Par l’intermédiaire du secteur coopératif, ce phénomène de concentration concerne également les secteurs plus proches de la production. Au niveau international, certaines coopératives rachètent des entreprises étrangères ou deviennent actionnaires de grands groupes. Leur stratégie commerciale est diversifiée : marques nationales (Candia, Paysan Breton,?), marques de distributeurs ou valorisation de l’origine et des qualités spécifiques de produits. Dans le mouvement de restructuration qui s’opère, les coopératives peuvent tirer avantage à la fois de leur partenariat avec le secteur non coopératif et de leur lien avec la production agricole pour répondre aux exigences des consommateurs en termes de qualité et de sécurité alimentaire.

 

Le développement durable

 

La question du lien entre l’agroalimentaire et le développement durable se pose simultanément à différents niveaux : la réduction des pollutions industrielles et agricoles nuisibles pour l’environnement (pollution de l’air, des eaux souterraines, ?) et le maintien d’activités économiques dans certaines régions françaises (occupation harmonieuse du territoire, répartition des emplois, ?).

Les IAA doivent respecter les réglementations nationales et communautaires relatives à la diminution des gaz à effet de serre (Plan national d’affectation des quotas de gaz à effet de serre). Elles doivent également se mettre en conformité avec les règles notamment européenne qui concernent les émissions de substances chimiques telles que la directive REACH (enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques) et les autres formes de pollutions (directive IPPC sur la prévention et la réduction intégrées de la pollution). Malgré des périodes de transition laissées aux IAA, les directives incitent à l’utilisation de techniques qui peuvent impliquer des investissements coûteux et particulièrement exigeants pour les petites structures.

 

En France, les grands groupes agroalimentaires sont localisés, pour une grande part, dans les cinq premières régions françaises en termes de population et de richesse économique. Les régions défavorisées, comme les zones de montagne, se caractérisent davantage par des implantations de petites entreprises et de coopératives qui jouent un rôle essentiel dans la transformation et la valorisation des productions locales (fromages, viandes, etc.).

 
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