Article (tiré de Guyomard H., titre éponyme, Revue Grain de Sel,
septembre - novembre 2007)
De septembre 2006 au même mois de 2007, le cours
mondial moyen du blé tendre - Soft Red Winter (SRW) Free on Board (FOB) - a cru
de 112 euros par tonne, passant de 133 à 245 euros par tonne (+ 84 %). Sur la
même période, le cours mondial moyen du blé tendre de haute qualité Hard Red
Winter (HRW) du Golfe du Mexique a cru de 87 euros par tonne, passant de 163 à
250 euros par tonne (+ 53 %). Les prix mondiaux, européens et français du blé
tendre, plus généralement des céréales, plus généralement encore d’un grand
nombre de matières premières agricoles, ont donc augmenté de façon
spectaculaire depuis, disons, le milieu de l’année civile 2006. De façon
spectaculaire et surtout dans une large mesure non anticipée dans son ampleur
dans la mesure où les prévisions établies il y a trois années seulement,
c’est-à-dire à la fin de l’année civile 2005, misaient sur des perspectives de
prix agricoles uniquement « relativement positives » pour reprendre
l’expression utilisée à cette date par la Commission européenne. D’où deux
interrogations : D’abord, que s’est-il passé ? Ensuite, que va-t-il
se passer demain ? Nous apportons des éléments de réponse à ces deux
interrogations en centrant le propos sur l’exemple des céréales.
Contrairement à une idée souvent répandue, le marché
mondial des céréales est moins dynamique que bon nombre d’autres marchés
agricoles. Entre 1980/82 et 2000/02, la consommation mondiale de céréales (riz
exclu) a augmenté d’environ 1 % par an avec une croissance plus faible sur la
deuxième décennie 1990/92 à 2000/02 (+ 0,8 % par an) relativement à la première
décennie 1980/82 à 1990/92 (+ 1,2 % par an) en raison, pour une large part, des
transformations économiques dans l’ensemble de l’Europe de l’Est, notamment
dans les pays de l’ex Union soviétique. La production mondiale de céréales a
connu une évolution similaire, passant de 1090 millions de tonnes en 1980/82 à
1300 millions de tonnes en 2000/02. Deux points méritent ici d’être soulignés.
D’abord, le fait que la croissance de la consommation mondiale fut plus faible
que celle de la population mondiale ce qui signifie que la consommation
mondiale de céréales par tête a diminué sur la période 1980/82 à 2000/02 (ceci
est notamment du à la modification de la composition des rations avec
augmentation de la part des produits carnés et lactés). Ensuite, le fait que la
croissance des rendements mondiaux fut plus forte que celle de la production
mondiale ce qui implique que les surfaces mondiales emblavées en céréales ont
diminué sur la période 1980/82 à 2000/02, à un rythme annuel de - 0,3 %. Quant
aux échanges mondiaux de céréales, ils ont fluctué aux alentours de 200
millions de tonnes par année, cinq acteurs assurant l’essentiel des
exportations : les Etats-Unis au rang premier, suivis, dans un ordre
variable selon les années, par l’Union européenne (UE), le Canada, l’Australie
et l’Argentine.
Ces évolutions globales masquent des différences
notables entre céréales. Illustration sur les exemples du maïs, du blé et de
l’orge.
(i)
Le marché mondial du maïs fut ainsi nettement plus dynamique que celui
des autres céréales, avec une croissance régulière de la consommation et de la
production à un rythme annuel de 2 % et un accroissement des surfaces
consacrées. Après une baisse sur la première décennie 1980-90, les échanges
mondiaux de maïs ont cru sur la décennie suivante de sorte qu’ils s’élevaient à
nouveau à 80 millions de tonnes au début de ce siècle (environ 13 % de la
consommation mondiale), soit le niveau atteint vingt années plus tôt. Les
Etats-Unis sont, de loin, le premier exportateur de maïs avec une part annuelle
du marché mondial qui a fluctué entre 50 et 75 % pendant la période ici
considérée : de ce seul chiffre, on comprend aisément que toute
modification de l’équilibre offre / demande sur le marché américain du maïs,
par exemple sous l’effet d’une demande à des fins énergétiques (production de
biocarburants), aura des répercutions importantes sur les échanges mondiaux de
maïs, sur le prix mondial de celui-ci et, par le jeu des substitutions à
l’offre et à la demande entre les différentes grandes cultures, céréales et
oléagineux, et le poids de ces dernières dans le coût des rations animales, sur
les cours de l’ensemble des matières premières agricoles. Le marché de
l’importation est moins concentré même s’il est dominé par le Japon, suivi par
la Corée du Sud, puis d’autres pays développés (UE, Canada) ou non (Mexique,
Egypte, Malaisie, Iran).
(ii)
Relativement au maïs, les échanges mondiaux de blé représentent une
part plus importante de la consommation / production mondiale, soit 17 % en
2000/02. Le marché mondial du blé à l’exportation est dominé par les
Etats-Unis, suivis par le Canada, l’UE, l’Australie et l’Argentine. Sur la
période ici considérée, 1980/82 à 2000/02, les exportations communautaires de
blé ont diminué sous le double jeu de la réforme de la Politique agricole
commune (PAC) de 1992 qui a permis, c’était l’un de ses objectifs premiers,
d’augmenter les usages de blé domestique dans les rations animales européennes,
et de l’Accord agricole de l’Uruguay Round de 1994 (au GATT, General Agreement
on Tariffs and Trade, accord inscrit aujourd’hui dans l’OMC – Orgnaisation
mondiale du commerce) qui a amoindri les possibilités de recourir à l’arme des
subventions à l’exportation (les restitutions) pour aider à l’écoulement du blé
communautaire sur pays tiers via le comblement de l’écart entre le prix
intérieur et le cours mondial. Comme dans le cas du maïs, le marché mondial du
blé à l’importation est moins concentré que celui à l’exportation : les
deux principaux importateurs sont le Japon et le Brésil, suivis par l’Egypte,
l’Algérie, l’Iran, la Corée du Sud, l’Indonésie et le Maroc.
(iii)
Relativement au maïs et au blé, consommation, production et échanges
mondiaux d’orge sont nettement plus faibles : en 2000/02, respectivement,
134, 138 et 17 millions de tonnes. La particularité de ce marché est qu’il est
fortement dépendant des conditions climatiques (plus encore que ceux du maïs et
du blé) : une part significative de la production est en effet destinée au
marché de la brasserie où elle est valorisée à des cours supérieurs aux autres
usages ; à cette fin, il est
nécessaire que l’orge soit de haute qualité ce qui n’est possible que si les
conditions climatiques sont favorables ; en régime normal, une part de la
production ne satisfait pas les critères minima et elle doit alors être
écoulée, à un prix plus faible, sur le marché de l’alimentation animale où elle
entre en concurrence avec d’autres ingrédients de l’alimentation animale, en
premier lieu d’autres céréales.
2005-07 : que s’est-il passé ?
Le dynamisme relativement faible des marchés
mondiaux des céréales de 1980 à 2005 explique la relative atonie des cours
mondiaux de ces produits sur cette période (avec néanmoins de fortes variations
inter annuelles, essentiellement en fonction des accidents climatiques et donc
des chocs à l’offre). Comment alors expliquer la hausse des cours mondiaux de
céréales que l’on peut faire démarrer au début de l’année civile 2006 et qui
s’est amplifiée à compter de l’automne de cette même année 2006 de sorte qu’en
2006 relativement à 2005, les prix à l’exportation du maïs et du blé en
provenance des Etats-Unis ont augmenté de 66 % et de 30 %,
respectivement ? A au moins cinq facteurs, à savoir :
(1) les conditions climatiques
défavorables,
(2) la faiblesse des stocks
mondiaux,
(3) la croissance économique
mondiale soutenue s’accompagnant d’une hausse des revenus moyens (le premier
déterminant de la croissance de la demande alimentaire au niveau mondial),
d’une urbanisation des sociétés et d’un mouvement vers les produits carnés et
laitiers au détriment des matières premières végétales,
(4) la demande de céréales à des
fins de production de biocarburants (bioéthanol), et
(5) les comportements
spéculatifs de détenteurs de capitaux : les deux premiers facteurs ont eu
pour effet de diminuer les quantités disponibles, les deux suivants ont
augmenté la demande et le dernier a contribué à amplifier le mouvement à la
hausse des cours mondiaux de céréales.
Pour ce qui est des conditions climatiques
défavorables, notons simplement que l’occurrence de telles conditions pourrait
(devrait ?) augmenter à l’avenir dans le cadre de la problématique du
changement climatique.
De même, quelques chiffres suffiront à illustrer la
faiblesse des stocks mondiaux de céréales : les stocks mondiaux de blé,
qui oscillaient aux alentours de 200 millions de tonnes au début de ce siècle,
ont diminué à 165 millions de tonnes en 2001/02, puis à 127 millions de tonnes
en 2002/03, ils sont stables à 130 millions de tonnes sur les quatre années
2003/04 à 2006/07 ; les stocks mondiaux de maïs, qui avaient atteint plus de
170 millions de tonnes les deux années 1997/98 et 1998/99, ont diminué sur les
quatre années 1999/2000 à 2002/03 (à cette date, ils s’élevaient à 104 millions
de tonnes), ils se sont stabilisé à 130 millions de tonnes les trois années
2003/04 à 2005/06, mais ont à nouveau fortement décru en 2006/07 où ils
n’étaient que de 92 millions de tonnes. Certes, les stocks mondiaux de blé et
de maïs ont déjà été plus bas, par exemple en 1994/95 et en 1995/96, mais le
ratio des stocks aux usages n’a cessé de se dégrader depuis le début de la
présente décennie pour atteindre aujourd’hui un niveau historiquement bas de 13
% environ pour le blé et de 20 % environ pour le maïs : ces pourcentages
signifient que le recours aux stocks pour satisfaire la demande sera demain
plus difficile qu’il ne l’a été depuis le début de la décennie jusqu’à ce jour,
période où le recours aux stocks a été utilisé, en particulier, pour répondre
aux besoins additionnels en maïs pour la fabrication de bioéthanol aux
Etats-Unis. Depuis 2006, ce pays est le premier producteur de bioéthanol au
monde (il a, à cette date, dépassé le Brésil où le bioéthanol est à base de
canne à sucre).
Il est clair que la croissance des utilisations de
maïs domestique pour la fabrication de bioéthanol aux Etats-Unis est un
déterminant majeur de la hausse des cours mondiaux de maïs, plus généralement
de céréales, sur les années 2005 à 2007. Du côté de la demande a aussi joué la
croissance économique mondiale, notamment dans les pays en développement où
elle fut particulièrement élevée sur la période ici considérée : entre
2004 et 2006, le Produit Intérieur brut (PIB) réel a augmenté de + 9% entre
2004 et 2006 dans le groupe des pays asiatiques en développement (groupe qui
inclut la Chine et l’Inde) ; sur la même période, le PIB réel des pays
d’Afrique subsaharienne a cru de + 6 %. En 2007, la croissance économique
mondiale devrait encore augmenter de plus de 5 % en moyenne.
Au total, évolutions « négatives » à
l’offre et « positives » à la demande ont conduit, par diminution du
ratio de l’offre disponible (production et stocks) à la consommation totale,
alimentaire et non alimentaire, à l’envolée des cours mondiaux de céréales
rappelée en introduction à cette note. La question qu’il convient maintenant de
se poser est celle de la pérennité de cette situation de tension sur les
marchés mondiaux de céréales, de façon plus générale sur les marchés mondiaux
de produits agricoles.
On se risquera ici à pronostiquer que les prix
agricoles mondiaux resteront élevés à moyen terme, i.e., au moins sur la
prochaine décennie. Ceci pour trois raisons majeures : d’abord parce que
les stocks mondiaux de produits agricoles, notamment de céréales, sont
aujourd’hui très bas ; ensuite parce que la croissance économique mondiale
devrait restée élevée, plus de 4 % en moyenne dans les pays développés et plus
de 6 % en moyenne dans les pays en développement ; enfin parce que même si la
révision à la baisse des bénéfices environnementaux des biocarburants de
première génération pourrait ralentir leur développement et retarder, voire
rendre impossible, la satisfaction des objectifs ambitieux affichés en ce
domaine dans plusieurs pays, notamment dans l’UE, il reste que les
investissements d’ores et déjà réalisés seront, selon toute vraisemblance,
exploités.